Pas trop envie de multiplier les articles, alors je me suis dit que j'allais poser ici un vrac encore plus désordonné que le reste.
Gabriel montre un hocco abattu par Dylan ou Lamauri. Il sera rapidement plumé, préparé pour être mangé ou boucané.
Pas trop envie de multiplier les articles, alors je me suis dit que j'allais poser ici un vrac encore plus désordonné que le reste.
Nous partons avec une famille amérindienne qui rassemble quatre générations dans une expédition de chasse. Je ne sais pas quels sont les objectifs que s'est fixé chaque membre de l'équipe mais j'imagine qu'il s'agit de chasser et pêcher ensemble, montrer les Taluakem à celles et eux qui ne l'ont jamais vu.
Jeudi 4 novembre, avant dernier jour de pirogue. Ce matin, deux arrêts chasse et pêche. Le poisson-chat, c'est bon et ça n'a pas d'arêtes, je l'apprendrai à midi.
Repas, baignade, café dans le désordre et on repart pour 4 heures de pirogue. Pas confortable la pirogue. Au bout d'un moment, on ne trouve plus sa place, les fesses sont douloureuses, le dos se ramollit, on se contorsionne pour changer de position, on se protège du soleil comme on peut avec un tissu et du produit solaire (Lamori l'utilise lui aussi, ainsi que la pommade anti-inflammatoire pour son genou qui le fait souffrir). Le Maroni est plus large, nous avons franchi plus d'une quarantaine de sauts et maintenant (16h environ ?) nous filons sur une surface à peu près lisse.
Il y a toujours ces gros rochers qui crèvent la surface. Et puis nous avons des îlots de sable grossier, vestiges du travail d'orpailleurs qui ont fouillé ici.
J'ai déjà évoqué les bouteilles d'eau que nous préparons pour la journée. Remplies dans le courant du fleuve, à une bonne main de profondeur pour éviter les déchets flottant à la surface, elles sont stérilisés avec une pastille. Ça n'empêche pas leur contenu d'être trouble et parfois un peu chargé. De toutes manières, l'extérieur de la bouteille a subi la boue, le soleil, les chocs et la poussière. Ce n'est pas vraiment net tout ça. Les Amérindiens trempent leur timbale dans le fleuve et boivent simplement. Et dans la bouilloire ils se contentent de faire monter la température de la boisson sans chercher à faire bouillir.
Ils sont évidemment beaucoup plus organisés que nous le sommes, et pourtant semblent désordonnés. Tout reste en place, un sabre, une assiette, des casseroles. Beaucoup de temps est consacré à la nourriture : préparation du gibier, conservation, feu. C'est une autre société de l'abondance, en miroir de la notre. Ici, la nature est abondante, le bois est abondant, le gibier aussi, on consomme beaucoup. En ce qui concerne les viandes boucanées, je crois qu'il s'agit d'en préparer le plus possible pour les apporter au village et les partager avec ceux qui n'ont pas eu la chance d'une expédition de chasse. D'où l'idée de chasse à outrance.
Nous n'avons pas vu les femmes chasser. Elles s'occupent de la plus grosse part de la préparation du gibier et font preuve d'une grande efficacité. Les hommes peuvent les aider à tout, la préparation mais aussi la cuisine, allumer le feu, plumer, selon les besoins.
Les enfants jouent souvent dans l'eau. L'éducation à base d'exemples, de remarques, est bienveillante (à condition de ne pas gaspiller la nourriture - et Eunice l'apprend à ses dépens quand elle se fait fâcher bien plus fort que d'habitude). Les parents surveillent les enfants à distance mais en ce qui concerne Evans, le bébé de 9 mois, Célia s'en occupe tout le temps quand il est réveillé. Il est étonnamment silencieux.
Sa mère, Célia, 15 ans, est encore une adolescente qui nous adresse la parole le moins possible. C'est la seule à être ainsi franchement réservée. Le père, Dylan 19 ans, bon francophone, est communicatif, il nous donne des indications sur la baignade, les animaux. C'est le bosman de la pirogue, à l'avant, à manier la perche ou la pagaie selon les besoins.
C'est aussi un passionné de chasse, comme son compère Lulika qui a le même rôle sur la pirogue de Minès. C'est, je crois, un Indien d'origine brésilienne qui vit en couple avec Aminata, sa cousine et la nièce de Eusseuteu, la femme de Minès. Lulika maitrise moins bien le français.
Aminata est de toutes les corvées. Est-ce son caractère ou un rôle qu'elle doit assurer ? Elle aussi parle le français mais reste très discrète.
Minès est le plus facile pour nous, son amitié avec Florent est un avantage. Il parle doucement un bon français, fait attention aux gens, plaisante, se montre amical.
C'est un artiste qui crée des ciels de case, des pagaies et d'autres objets décorés de manière traditionnelle.
Il expérimente, par exemple sur des tissus tendus. Il a travaillé dans le collège de Maripasoula et expose en Guyane.
Lamori, son père, dirige l'expédition. Il connaît le fleuve, les forêts. Il a accompagné des scientifiques dans les Tumuc Humac. Son français n'est pas toujours facile mais on se comprend. Il est né en 58, c'est le patriarche qui bouge, chasse, couche seul dans son carbet, plaisante, accueille les autres avec de grands cris de bienvenue.
D'ailleurs tous sont souvent de bonne humeur. Les relations avec nous sont plus faciles qu'au début, par exemple avec Gabriel et Eunice, les enfants de Minès et Eusseuteu.
Ils ont compris à qui ils avaient affaire, alors ils nous prennent en charge sans le montrer trop.
Nous sommes revenus au fleuve. L'eau est bien montée après les pluies que nous avons subies et personne n'est très courageux. Cette étape sera courte parce que Florent souhaite attraper un caïman vivant. Alors nous installons un nouveau carbet sur un un rivage peu à peu grignoté par la montée des eaux (les orages de la nuit ?). L'installation dure longtemps, d'autant que Minès se traine un peu. Il semble fatigué. J'en profite pour manipuler un peu le sabre et couper ou préparer quelques bois.
Repas assez léger parce que le couac commence à me sortir des yeux. Nous allons à la chasse ce soir. Chacun son rôle : Minès sera le piroguier, Paul-Henri et moi les touristes, Florent mène son safari, Dylan et Lulika sont comme toujours les chasseurs motivés. Le caïman, ce sera l'affaire de Florent et tous les autres l'aideront de leur mieux. Mais d'abord il faut respecter la tradition de la pose du filet, puis remonter le fleuve par ses multiples ramifications au milieu de la végétation.
Les eaux sont montées, il semble que ce soit une explication à la discrétion du gibier. Les chasseurs distinguent quelques rares caïmans qui couleront à notre approche. Pour voir un caïman ? Attendre la nuit, éclairer avec sa lampe frontale et les pupilles se reflètent, renvoyant la lumière à la manière d'un catadioptre de voiture.
Florent fera sans succès trois ou quatre essais pour attraper un caïman au lasso avec sa perche. Une bête sera abattue au fusil pendant que nous dériverons pour revenir sans moteur jusqu'au filet où trois aïmaras sont pris puis retour devant le camp que nous dépasserons en silence.
À l'arrivée, notre caïman est museau-scotché, les membres ficelés en extension vers le dos, genre bondage pas vraiment choisi.
Pas terrible. La pauvre bête aurait eu une meilleure part avec une balle. Là c'est plutôt une torture de deux ou trois jours qui l'attend avant la casserole de René, à Maripasoula.
On se doutait bien que la nuit se passerait moyennement bien. D'abord le carbet tout au bord de l'eau qui monte encore et puis les clous sont terminés. Nous sommes revenus dans la fabrication traditionnelle avec des lianes en guise de liens, ce qui n'a pas que des avantages : eh bien le soir, ça lâche un peu en haut et l'eau avance par en bas. Il faut faire attention à ce que les moustiquaires soient relevées au maximum. Bon, on se lèvera avec 10 centimètres d'eau à nos pieds et l'humidité partout.
Repas tout au feu de bois, nous n'avons pas de gaz. Autant dire que s'il pleut trop et que les conditions ne sont pas bonnes, et bien, on se passe de nourriture. La journée sur le Taluakem, nous avons eu un repas de soupe avec des restes de hocco grâce aux branches mortes glanées au sommet.
Il faisait gris le matin quand nous sommes partis avec un gobelet de thé dans le ventre. Nous avons quitté la forêt imprégnée de nuages et il faisait encore un peu frais au sommet. Puis le soleil est sorti l'après-midi pour cuire la pierre noire avec application, et nous dessus. Les lézards noirs ne s'en plaignent pas mais il faut reconnaître que le climat semble terrible sur cette savane-roche. De leur côté, Florent et Nadine s'enthousiasment pour les orchidées.
La croupe sommitale permet quelques balades sympathiques. Il s'agissait d'une poussée (une bulle ?) de magma qui a été découverte par l'érosion ce qui pourrait expliquer les formes de ces grosses vagues noires maintenant colonisées très progressivement par la végétation. Dans ce massif, des inselbergs se cachent sous cette forêt de plus en plus dense.
Lamauri connaît l'endroit. Il était venu là quand Minès était petit pour une mission avec des scientifiques. Il connaissait l'existence de la clairière de notre camps où les arbres n'auraient pas trop repoussé en à peu près 30 ans.
Ce lieu est occupé depuis les temps anciens. Minès nous montre des polissoirs utilisés pour affûter les pointes de flèches ou les outils de pierre.